Nous sommes tous accompagnés : pour une redéfinition politique de l’accompagnement.
Dans le langage courant, « être accompagné » renvoie à une situation particulière, souvent connotée par la fragilité : une personne malade, sans domicile, en situation de handicap, un mineur isolé, un adulte en difficulté sociale. L’accompagnement est alors perçu comme une assistance unilatérale, délivrée par une institution ou un professionnel à un individu considéré comme « en besoin ». Mais que se passerait-il si l’on renversait ce paradigme ? Si l’on affirmait, non sans provocation fertile, que nous sommes tous accompagnés, sans exception ?
Cette affirmation, loin d’être un simple jeu de langage, est un bouleversement anthropologique et politique. Elle affirme que l’accompagnement n’est pas une condition d’exception mais une condition humaine universelle. Que nul ne se construit seul. Que chacun d’entre nous, tout au long de sa vie, a été, est ou sera accompagné : par une mère, un frère, une amie, un professeur, une main tendue, une croyance, un territoire, un texte, un silence. Que l’accompagnement n’est pas la marge du parcours, il en est la trame invisible.
L’accompagnement comme archipel
Si je devais résumer cette vision en une image, ce serait celle de l’archipel : des îles distinctes, parfois isolées, mais reliées par des fonds marins communs, par des courants profonds. L’être humain n’est pas un continent souverain. Il est un archipel mouvant, traversé par des flux de relations, de mémoires, de transmissions.
Dans cette perspective, accompagner, ce n’est pas corriger un déficit, mais honorer une traversée. C’est reconnaître chez l’autre la légitimité de son histoire, la dignité de ses choix, la valeur de ses savoirs. C’est être présent sans prendre toute la place. Écouter sans réduire. Soutenir sans contrôler. C’est une posture plus qu’une fonction.
L’institution comme miroir déformant
La modernité occidentale a pourtant façonné une conception très utilitariste de l’accompagnement : rationalisé, administré, budgétisé. Derrière chaque situation, un code. Derrière chaque personne, une case. Le suivi social est devenu un pilotage, et l’aide, une suite d’indicateurs de performance. On a oublié que derrière les chiffres, il y a des visages. Que derrière les parcours, il y a des récits.
Mais le plus grave, peut-être, est ailleurs : l’institution fabrique elle-même la solitude qu’elle prétend soulager. En réduisant l’accompagnement à une série d’actes professionnels, elle occulte la part relationnelle, affective, poétique même, de ce que signifie « marcher un bout de chemin avec quelqu’un ». Elle invisibilise les ressources des personnes. Elle les confine dans le rôle de « bénéficiaires » quand elles devraient être considérées comme des co-auteurs de la relation.
Être accompagné, c’est politique
Redéfinir l’accompagnement de façon holistique, c’est donc un acte éminemment politique. Cela signifie :
- remettre en question les hiérarchies entre les savoirs (académiques, professionnels, expérientiels),
- redistribuer les leviers de décision aux personnes concernées,
- concevoir les structures d’accueil comme des espaces capacitants,
- revendiquer une éthique du care élargi qui reconnaît notre interdépendance comme socle commun.
Cela signifie aussi dé-hiérarchiser les rapports sociaux : celui qui accompagne apprend autant que celui qui est accompagné. Ce n’est pas un service rendu, c’est une rencontre. Une dialectique. Un tremplin réciproque. - L’expérience vécue comme source d’expertise
Ce changement de regard n’est pas qu’une vue d’esprit. Il est nourri par des trajectoires concrètes, dont la mienne. Issu de la précarité, passé par l’invisibilité sociale, j’ai été accompagné. Et c’est parce que j’ai été accompagné que j’ai pu, à mon tour, devenir accompagnant. Cette bascule m’a appris que les expériences de vie, lorsqu’elles sont digérées et politisées, deviennent des formes d’anthropologie vécue. - Elles sont des ressources. Pas des stigmates.
C’est dans cet esprit que j’ai fondé Sam’Form, un espace de création pédagogique dédié à redonner aux personnes les outils de leur propre transformation. - C’est aussi la philosophie de la future Fédération des personnes accompagnées : faire entendre, dans l’espace public, la voix de celles et ceux qu’on écoute trop souvent en surface.
Pour conclure : la reliance comme horizon
Être accompagné, dans ce sens holistique, c’est être relié. À soi, aux autres, au monde. C’est pouvoir douter, chuter, repartir. - C’est avoir droit à la complexité. C’est être reconnu non pour ce qu’on manque, mais pour ce qu’on porte. Accompagner, c’est voir l’autre comme une vie en mouvement. Pas comme un problème à résoudre.
- À l’heure où le social est en crise, où les structures manquent de souffle, où les relations humaines sont fragilisées, il est urgent de restaurer cette vision poétique, politique et profondément humaine de l’accompagnement.
Car au fond, être accompagné, c’est avoir un témoin de sa traversée. Et ça, c’est ce qui nous rend pleinement vivants.
