Géopolitique et travail social : penser les interdépendances à l’échelle globale et locale
Par Elhamdi Samir
Introduction
La géopolitique et le travail social semblent, à première vue, appartenir à deux univers radicalement distincts.
La première renvoie aux rivalités de pouvoir entre États, aux stratégies territoriales et aux rapports de force qui structurent les relations internationales.
Le second, au contraire, s’inscrit dans une approche micro, centrée sur l’accompagnement d’individus, de familles ou de groupes en situation de vulnérabilité.
Pourtant, ces deux champs partagent une matrice commune : celle des interdépendances.
Dans le champ géopolitique, l’interdépendance s’exprime par la nécessité, pour les États et les régions du monde, de coopérer ou de s’affronter pour accéder aux ressources (énergie, matières premières, eau), gérer les flux (migrations, capitaux, technologies) et maintenir des équilibres stratégiques.
Comme le souligne Bertrand Badie (2019), nous vivons dans un « monde d’interdépendances » où les États, loin de jouir d’une souveraineté absolue, sont pris dans des réseaux de dépendances réciproques.
Dans le champ du travail social, l’interdépendance apparaît de manière tout aussi évidente : entre les travailleurs sociaux et les personnes accompagnées ; entre institutions, associations et collectivités ; entre politiques publiques et réalités locales.
Le travail social est un espace où se rejouent, à l’échelle micro, les rapports de pouvoir, de négociation et de reconnaissance.
Il peut être pensé comme un théâtre géopolitique miniature, où chaque acteur tente de préserver son pouvoir d’agir, ses marges d’autonomie et sa dignité.
Cette analogie entre géopolitique et travail social est rarement explorée dans la littérature scientifique.
Pourtant, elle mérite une attention particulière à l’heure où les crises globales — climatiques, économiques, migratoires, sanitaires — ont des répercussions directes sur les pratiques sociales locales.
La problématique que nous proposons d’explorer dans cet article est donc la suivante : en quoi les logiques géopolitiques influencent-elles le travail social et comment le travail social peut-il être pensé comme un espace géopolitique à l’échelle locale ?
Notre hypothèse est double :
1. Les crises et interdépendances mondiales reconfigurent directement les pratiques et les priorités du travail social.
2. Le travail social constitue lui-même un acteur géopolitique localisé, capable de transformer des rapports de force et de créer des formes de souveraineté collective.
I. Géopolitique et interdépendances mondiales
La géopolitique, au sens classique, désigne l’analyse des rivalités de pouvoir et des rapports de force sur les territoires. Mais depuis les années 1990, des auteurs comme Bertrand Badie (2019) insistent sur la montée des « interdépendances » : la mondialisation des flux économiques, technologiques, migratoires et culturels crée une situation où aucun acteur ne peut se penser isolé.
Exemples :
– Dépendance de l’Union européenne au gaz russe (crise de 2022).
– Flux migratoires liés aux conflits en Syrie et en Ukraine.
– Crises financières mondiales et répercussions sociales.
Ces interdépendances produisent une mondialisation des vulnérabilités (Sassen, 2007).
II. Le travail social comme miroir des interdépendances
Le travail social repose sur une interdépendance constitutive entre professionnels, institutions et personnes accompagnées. Les rapports de pouvoir qui le traversent peuvent être comparés aux négociations internationales : chaque acteur détient des ressources (savoir, expérience, légitimité) et doit trouver un compromis. Les institutions sociales fonctionnent comme des micro-États, gérant des ressources et des règles sur un territoire donné. Les vulnérabilités locales (précarité énergétique, pauvreté urbaine, accueil des migrants) traduisent les crises géopolitiques globales.
III. Les effets géopolitiques sur les pratiques du travail social
– Politiques migratoires : adaptation des dispositifs d’accueil pour les réfugiés syriens et ukrainiens.
– Mondialisation économique : précarisation des métiers sociaux via contractualisation et appels à projets.
– Idéologies populistes : remise en cause des politiques sociales et stigmatisation des minorités.
IV. Le travail social comme acteur géopolitique
Le travail social peut être compris comme un acteur géopolitique à part entière. En créant des espaces capacitants (Bacqué & Biewener, 2013), il développe la souveraineté locale des individus. Les collectifs et fédérations (Fondation pour le Logement, ONG de sauvetage en mer) exercent une influence transnationale. Des programmes comme le Logement d’abord illustrent la circulation internationale des modèles sociaux.
Conclusion
La géopolitique et le travail social partagent une logique d’interdépendances. Les crises globales produisent des vulnérabilités locales que le travail social doit gérer. Mais ce dernier est aussi un acteur géopolitique, capable de transformer les rapports de force et de créer des alternatives. Penser le travail social comme un champ géopolitique élargit la compréhension de ses enjeux : négocier, résister et construire des espaces de dignité.
Bibliographie
Bacqué, M.-H., & Biewener, C. (2013). L’empowerment, une pratique émancipatrice. Paris : La Découverte.
Badie, B. (2019). Inter-socialités : Le monde n’est plus géopolitique. Paris : CNRS Éditions.
Bourdieu, P. (1993). La misère du monde. Paris : Seuil.
Sen, A. (1999). Development as Freedom. New York : Alfred A. Knopf.
Sassen, S. (2007). Territory, Authority, Rights: From Medieval to Global Assemblages. Princeton : Princeton University Press.
Résumé / Abstract
Résumé : Cet article explore les liens entre géopolitique et travail social à partir du concept d’interdépendance. Loin d’être deux champs séparés, ils partagent des logiques communes : rapports de pouvoir, gestion des ressources, vulnérabilités partagées. Les crises globales (énergétiques, migratoires, économiques) influencent directement les pratiques sociales locales. Mais le travail social n’est pas seulement récepteur : il constitue lui-même un acteur géopolitique, créant des espaces capacitants et participant à une diplomatie de la dignité.
