Dépasser l’assignation sectorielle de la pair-aidance : l’enjeu du champ de la précarité.

Par : Elhamdi Samir.

Si la pair-aidance est aujourd’hui principalement associée aux champs du handicap, de la santé mentale ou des addictions,cette focalisation tient moins à une évidence conceptuelle qu’à une construction historique et institutionnelle. 

Ces secteurs ont été les premiers à reconnaître formellement la valeur des savoirs issus de l’expérience vécue, notamment sous l’effet des mouvements d’usagers,de la démocratie sanitaire et des politiques de rétablissement (recovery).

Cette reconnaissance, bien que décisive, a produit un effet de bord : celui d’une assignation implicite de la pair-aidance aux situations relevant d’une pathologie ou d’un trouble. 

Or,cette lecture réductrice occulte un champ pourtant central du travail social : la précarité.

La précarité ne constitue pas une simple absence de ressources matérielles. 

Elle est une condition sociale complexe, marquée par l’instabilité, l’incertitude, la discontinuité des droits, l’exposition aux violences institutionnelles et la fragmentation des parcours (Castel, 1995 ; Paugam, 2013). À ce titre, elle génère des apprentissages spécifiques, des stratégies d’adaptation, des formes de savoir-faire relationnels et administratifs, ainsi qu’une compréhension fine des dispositifs d’aide et de leurs limites.

Ces savoirs issus de l’expérience de la précarité relèvent pleinement des savoirs expérientiels. 

Pourtant, ils demeurent largement disqualifiés, car associés à des trajectoires jugées déviantes, instables ou non légitimes. Comme l’a montré Bourdieu (1993), les expériences des classes populaires sont souvent perçues comme un déficit de capital, plutôt que comme un espace de production de connaissances situées.

Les savoirs expérientiels de la précarité : entre invisibilisation et suradaptation

Les personnes en situation de précarité développent des compétences fines pour « tenir » dans des environnements contraints : gestion de l’urgence, lecture implicite des rapports de pouvoir, capacité à naviguer entre institutions, réseaux informels et solidarités de survie. Ces savoirs sont rarement reconnus comme tels, car ils s’expriment dans des espaces peu légitimés par l’institution.

Paradoxalement, ces compétences sont souvent mobilisées par les dispositifs d’accompagnement eux-mêmes, sans être nommées ni valorisées. Cette situation produit une injonction contradictoire : on attend des personnes qu’elles fassent preuve d’autonomie, de responsabilité et de capacité d’agir, tout en niant les savoirs qu’elles ont précisément construits pour survivre dans la précarité.

Dans cette perspective, la pair-aidance appliquée au champ de la précarité ne constitue pas une transposition abusive d’un modèle issu de la santé. 

Elle apparaît au contraire comme une reconnaissance tardive de savoirs déjà à l’œuvre, mais rendus illégitimes par les hiérarchies sociales et institutionnelles.

La pair-aidance en précarité : une fonction politique autant que relationnelle

Dans le champ de la précarité, le pair-aidant n’intervient pas seulement comme soutien individuel. Il joue une fonction de traduction, au sens où il rend intelligibles des mondes sociaux qui se côtoient sans toujours se comprendre : celui des institutions, celui des professionnels et celui des personnes concernées.

Cette fonction est profondément politique. Elle met en tension les cadres normatifs de l’action sociale en révélant leurs angles morts, leurs effets d’exclusion ou leurs logiques de tri implicites. À ce titre, la pair-aidance en précarité participe d’une critique incarnée des politiques sociales, non par le discours idéologique, mais par l’expérience vécue mise en mots.

Comme le souligne Robert Castel, la précarité ne relève pas uniquement d’un manque, mais d’un processus de désaffiliation. La pair-aidance peut alors être pensée comme un outil de réaffiliation, non pas en réassignant les personnes à une norme dominante, mais en reconnaissant la légitimité de leurs trajectoires et de leurs savoirs.

Vers une extension du champ de la pair-aidance

Ouvrir la pair-aidance au champ de la précarité suppose de dépasser une lecture médico-centrée de l’expérience. Cela implique de reconnaître que les savoirs expérientiels ne naissent pas uniquement de la maladie ou du handicap, mais de toute situation où l’individu est contraint de composer durablement avec des rapports de domination, d’incertitude et de vulnérabilité structurelle.

Cette extension ne dilue pas la pair-aidance ; elle la renforce conceptuellement. 

Elle permet de penser une continuité entre les expériences de handicap, d’addiction, de précarité, non pas en les confondant, mais en identifiant ce qu’elles produisent en commun : des savoirs situés, indispensables à la compréhension fine des réalités sociales.

En ce sens, reconnaître la pair-aidance dans le champ de la précarité revient à affirmer que l’expérience de l’exclusion sociale est, elle aussi, une source de connaissance, et que cette connaissance mérite d’être articulée aux savoirs académiques et professionnels pour transformer durablement l’action sociale.

Références mobilisables pour cette ouverture.

Bourdieu, P. (1993). La misère du monde. Seuil.

Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Fayard.

Paugam, S. (2013). La disqualification sociale. PUF.

Gardien, È. (2019). Les savoirs expérientiels. Érès.

Bacqué, M.-H., & Mechmache, M. (2013). Pour une réforme radicale de la politique de la ville.

Fraser, N. (2011). Qu’est-ce que la justice sociale ? La Découverte.

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