Dissonance cognitive collective et neutralisation morale : le langage politique et médiatique comme fabrique de la résignation

Auteur : Samir Elhamdi

Résumé

Cet article interroge les mécanismes de dissonance cognitive collective produits par les discours politiques et les traitements médiatiques asymétriques. À travers deux études de cas, la déclaration du président Emmanuel Macron affirmant qu’Israël a « le droit de se défendre » après une frappe qu’il a initiée, et la couverture différentielle des frappes sur des hôpitaux selon qu’elles soient commises par l’Iran ou Israël nous démontrons comment s’installe une confusion morale systémique. Cette confusion affaiblit le jugement critique des citoyens et entretient une résignation politique. En mobilisant les travaux de Leon Festinger, Judith Butler, Hartmut Rosa, Jacques Rancière et Noam Chomsky, nous montrons que la lutte contre la dissonance ne peut être que résonante : elle passe par la construction d’espaces capacitants où le sens, la parole et la responsabilité peuvent être réappropriés.

Introduction : une époque confuse

Nos sociétés ne manquent pas de faits, mais de sens. L’accumulation de données, de récits et d’images n’entraîne pas plus de compréhension mais, trop souvent, une saturation cognitive. Dans ce brouhaha informationnel, les contradictions flagrantes entre les actes et les mots, entre les normes universelles et leurs applications sélectives sont intégrées sans débat. Ce phénomène, que nous appelons dissonance cognitive collective, constitue une technique contemporaine de neutralisation morale.

Le cadre théorique : de la dissonance à la gouvernance

Leon Festinger (1957) théorise la dissonance cognitive comme la tension ressentie par un individu confronté à deux idées contradictoires. Appliquée à l’échelle collective, cette tension devient structurelle lorsqu’elle est entretenue par le langage politique et relayée par les médias. Jacques Rancière (2005) parle d’un « partage du sensible » où certaines paroles deviennent inaudibles. Judith Butler (2009) ajoute que certaines vies sont rendues « non pleurables » : elles n’accèdent pas à la même reconnaissance morale.

Premier cas : Macron et le droit à se défendre

Le 1er mai 2024, Israël bombarde une installation militaire à Téhéran. Le lendemain, Emmanuel Macron affirme qu’« Israël a le droit de se défendre ». Cette formule, en apparence diplomatique, inverse la chaîne des causes : l’agresseur devient défenseur. Ce brouillage est une opération de désactivation du jugement moral : les citoyens sont invités à admettre une contradiction sans la questionner. Cette inversion logique est une matrice de dissonance cognitive collective.

Deuxième cas : bombardements d’hôpitaux et traitement médiatique

Quand un hôpital israélien est touché, les grands médias parlent de « crime de guerre ». Quand Israël frappe un hôpital à Gaza ou à Téhéran, les termes deviennent : « frappe ciblée », « bavure », « cible militaire dissimulée ». Le vocabulaire n’est pas qu’un choix lexical, il structure la réalité perçue. Noam Chomsky (2002) parle de « fabrication du consentement » : les mots permettent de justifier l’injustifiable et d’hiérarchiser les vies.

Effets psychosociaux : neutralisation du jugement

Cette dissonance répétée produit trois effets majeurs :
– Une désaffectation morale : les citoyens cessent de ressentir l’injustice.
– Une rationalisation opportuniste : on justifie les actes selon leur auteur.
– Une résignation collective : face au flou, le débat public s’effondre.

Les individus ne savent plus ce qu’ils peuvent croire, et finissent par ne plus vouloir comprendre. L’opinion publique devient un terrain déserté.

Contre la dissonance : vers une politique de la résonance

Hartmut Rosa (2018) propose de réhabiliter la résonance : cette capacité à être affecté, à vibrer, à s’engager avec le monde. À l’opposé de la neutralisation des affects, la résonance politique suppose :
– Des espaces de discussion libre (cafés citoyens, médias critiques)
– Une éducation populaire à la lecture des discours
– Une réhabilitation de la parole humaine face aux langages technocratiques

Il ne s’agit pas de remplacer une vérité par une autre, mais de restaurer une capacité à questionner.

Conclusion

La dissonance cognitive collective n’est pas une pathologie, mais un outil de gouvernance. Elle fonctionne en inversant les repères, en neutralisant les affects et en rendant le monde illisible. Pour y résister, il faut cultiver une éthique de la résonance : dire ce qui est, questionner ce qu’on entend, et refuser de normaliser l’absurde.

Bibliographie

– Butler, J. (2009). *Frames of War: When is Life Grievable?* Verso.
– Chomsky, N. (2002). *La fabrication du consentement*. Agone.
– Festinger, L. (1957). *A Theory of Cognitive Dissonance*. Stanford University Press.
– Rancière, J. (2005). *La haine de la démocratie*. La Fabrique.
– Rosa, H. (2018). *Résonance*. La Découverte.
– Baud, J. (2022). *L’opération Z*. Max Milo.

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